Simone de Beauvoir

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Écrivain et philosophe, Simone de Beauvoir (1908-1986) est largement considérée comme la principale fondatrice de la pensée féministe.

Compagne de Jean Paul Sartre, avec qui elle formait un des couples d’écrivain les plus en vogue de Paris, on lui doit notamment Le Deuxième Sexe, essai existentialiste et féministe devenu une référence mondiale.

Aujourd’hui encore elle fait partie des auteures français les plus traduites à l’étranger. Ses oeuvres reçurent de nombreux prix, dont un Goncourt pour Les Mandarins.

  • Le Deuxième sexe

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L'enfance comme “paradis perdu”


Le 9 janvier 1908, Simone - Lucie Ernest Marie Bertrand - de Beauvoir naît, dans une “chambre aux meubles laqués de blanc” (Mémoire d’une jeune fille rangée), boulevard de Montparnasse, à Paris. Le blanc de cette pièce est, d’après Danièle Sallenave, déjà symbole d’un avenir littéraire : elle est née sur une “page blanche” (Castor de Guerre). Simonne, d’après l'orthographe originelle de son prénom, est la fille de Georges de Beauvoir, né le 15 juin 1878, avocat, et de Françoise Brasseur née le 1er novembre 1885, jeune provinciale : leur union est un mariage arrangé. 


Les premières années de vie de Simone de Beauvoir sont très heureuses, c’est le pur mythe de l’enfance comme “paradis perdu” ; et ce malgré les crises de colère qui l’agitent parfois. La jeune Simone considère qu’elle est une “conscience” même à l’âge de cinq ans et c’est cette indépendance d’esprit qui est à l’origine de ses accès de rage ; elle ne supporte pas d’être considérée uniquement comme un corps d’enfant. “Je me promis, lorsque je serai grande, de ne pas oublier qu’on est à cinq ans un individu complet”. (CdG 39)


Ainsi, elle raconte, dans Mémoire d’une jeune fille rangée, une anecdote symptomatique de cette prise de résolution : lors d’une balade, une vieille dame rencontrée sur le chemin tente, comme on pince parfois la joue d’un enfant, de lui tâter les mollets. Courroux immédiat de la petite Simone ! Elle ne supporte pas que l’on ose la soumettre, de quelque manière que ce soit. Danièle Sallenave écrit dans le CdG que : « ce qui déchaîne une rage voisine du désespoir, c’est la tyrannie des mots, l’arbitraire des ordres, des contraintes, où on ne peut lire “nulle nécessité” ». (CdG p.38) 


 Mais cette intensité est surtout le signe que, très tôt, Simone de Beauvoir est éprise d’absolu (CdG p.40) : elle sait lire à l’âge de 4 ans, elle adore apprendre et est “goulue” de savoir. Elle entre à 5 ans au fameux Cours Désir (historiquement l’accent n’existe pas, mais cette orthographe est popularisée par Simone de Beauvoir), un institut privé catholique qui assure l’éducation des jeunes filles. Elle transmet d’ailleurs ses connaissances à sa petite sœur Hélène dite Poupette, née Henriette, Hélène, le 9 juin 1910. Où qu’elles se rendent, les deux sœurs sont accompagnées de leur bonne, Louise. La religion est un pivot de l’éducation des petites de Beauvoir, et Simone est, pendant une grande partie de sa jeunesse, particulièrement pieuse, parce que c’est dans cette dévotion qu’elle s’approche d’un absolu, d’un idéal métaphysique.


Mais la petite enfance de Simone de Beauvoir n’est pas dirigée uniquement par l’instruction de l’esprit, c’est aussi le temps de l’initiation corporelle, à travers par exemple les premières expériences gustatives lors de fameux étés passés dans le Limousin. (p.41 CdG) Ces séjours dans les domaines de Meyrignac et de La Grillère sont chers aux yeux de Simone de Beauvoir ; là-bas, elle découvre la liberté et jouit du contact avec la nature - réminiscences bucoliques qu’elle ne cessera de chercher, dans ses voyages avec Sartre ou dans ses randonnées marseillaises, lorsqu’elle était jeune enseignante. L’exploration des paysages naturels répond à son désir d’infini et d'exceptionnalité, sans doute aussi qu’elle y apprend l’indépendance. 


À sept ans seulement, elle écrit deux romans, Les Malheurs de Marguerite, puis La Famille Cornichon : l’appel de la littérature et de l’écriture est déjà là. L’enfance conditionne ce qui sera la philosophie Beauvoirienne, et notamment celle qui structure Le Deuxième Sexe. En effet, le postulat qu’elle adopte, au commencement de l’ouvrage, repose sur une interrogation quant à la différence d’éducation entre jeunes filles et jeunes garçons ; bien que Simone considère avoir été élevée “comme un homme”. Constatant l’exception qu’elle incarne, elle s’applique ainsi à étudier puis expliquer les disparités et les inégalités entre les femmes et les hommes. Ainsi, si l’enfance est l’un des leviers de cette discordance, le caractère exceptionnel de son existence philosophique se justifie probablement très tôt, et elle explique, dans un entretien de 1966 avec Francis Jeanson, que si elle a, très jeune, pu “neutraliser le problème de la féminité”, c’est grâce à sa foi : 


“Je pense d’ailleurs qu’une des choses (...) qui m’ont énormément aidée à neutraliser le problème de la féminité, c’est quand même une enfance très religieuse, avec une piété intérieure très, très forte. Cela a certainement beaucoup joué jusqu’à douze-treize ans, de sorte que vraiment je me suis toujours pensée comme une âme. Et au niveau des âmes - c’était même le seul assez bon aspect d’une éducation religieuse - ces problèmes-là ne se posent absolument pas : Dieu m’aimait autant que si j’avais été un homme, il n’y avait pas de différence entre les saints et les saintes, c’était un domaine complètement asexué.” (Cahier de l’Herne, p.26 - “Premier entretien” tiré de Francis Jeanson, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre suivi de deux entretiens avec Simone de Beauvoir, Editions du Seuil, 1966 p.251-258) 


Le temps de la dégradation et la rencontre avec Zaza


L’équilibre de la jeune Simone est chamboulé en 1914, lorsque la Guerre ébranle les certitudes et la stabilité familiale. Son père est incorporé aux zouaves - unités françaises d’infanterie appartenant à l’Armée d’Afrique. Le Cours Desir devient un hôpital et l’éducation catholique que Simone reçoit, menée par un nouveau percepteur, l’aumônier Martin, est encore plus absorbante. Sa tendance dévote est renforcée, et elle devient en plus très patriotique. Son père, après une crise cardiaque sur le front, est transféré au ministère de la guerre ; sa solde en est considérablement amputée, d’autant plus qu’il la dilapide. Accablé, il ne tente même pas de réouvrir un cabinet d’avocat et se reconvertit dans la publicité financière de journaux. Le quotidien de la famille se détériore, non seulement parce que leur situation financière est de plus en plus précaire mais aussi parce que Georges passe ses journées dans des cafés, loin du foyer. Il mène une vie « dissolue » - fréquentant vraisemblablement des prostituées. Sa mère, qui a été mariée très jeune, est effacée ; “[ma] mère ne s’étonnait de rien” écrivit la philosophe à son sujet.


Les Beauvoir sont déclassés et les filles apprennent très tôt qu’elles devront travailler : c’est pour Simone le commencement d’une liberté nouvelle. 


À l’âge de neuf ans, elle rencontre Elisabeth Lacoin, Zaza, une jeune fille espiègle et tout aussi brillante en classe que Simone. Avec elle, ce sont les liens solides d’une amitié fidèle et fusionnelle qui sont tissés.


L’affection qu’elle lui porte transcende le domaine du dicible et de l’innocente amitié, et même si elle sait que cet amour-là n’est pas réciproque, le bonheur d’avoir Zaza à ses côtés emporte tout. 


La mort précoce de son amie, à l’âge de 22 ans, met un terme brutal à cette relation. C’est pour Simone un événement fondateur, traumatique, qu’elle tentera de relater tout au long de son œuvre - c’est d’ailleurs le sujet de son premier roman, qui n’a été publié qu’en 1979. Elle imagine qu’un échange symbolique s’est opéré entre Zaza et elle, que l’une est morte pour que l’autre vive. Zaza est décédée d’une maladie fulgurante, mais pour Simone, c’est un “crime spiritualiste” : la rigidité et le puritanisme de la mère de Zaza seraient la cause de sa disparition. “J’ai payé ma liberté de sa mort”.


Lorsqu’elle a 13 ans, son père qu’elle admirait, l’ayant conduite sur la voie des livres de la culture, et qui l’a toujours épaulée, se détourne d’elle et lui préfère sa sœur. Dans le même temps, Simone devient plus critique à l’égard de sa mère et lui reproche sa bigoterie. À 14 ans, elle perd la foi, la religion lui apparaît être une imposture, “ou bien Dieu, ou bien moi”, et elle critique avec Zaza les “dérisoires bigotes” qui composent son Cours. Dissimulant la décadence de sa foi, c’est lorsqu’elle a 15 ans qu’elle réconforte sa déception clandestine grâce à l’écriture ; “En écrivant une œuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence.” Danièle Sallenave écrit, toujours dans le CdG, que Simone de Beauvoir aspire à être sa “propre cause” et sa “propre fin”. (p.58)


 


La liberté des études, jusqu’à la mort de Zaza 


Elle étudie pendant tout le secondaire et une partie du supérieur dans des institutions d’origines bourgeoises et catholiques, où l’éducation des jeunes filles est parfois encore archaïque.


Malgré cela, elle poursuit et termine brillamment ses études secondaires et commence en 1925 son enseignement dans le supérieur, et elle y obtient, en trois ans, huit certificats de licence - littérature française, mathématiques générales, latin, histoire générale de la philosophie, études grecques, philosophie générale et logique, morale et sociologie, psychologie. C’est à ce moment-là que son père lui dit qu’elle a “un cerveau d’homme”, mais, paradoxalement, il la rejette d’autant plus : il comprend qu’elle s’éloigne radicalement d’une vie de famille, et plutôt que mondaine, elle devient une “intellectuelle”, une “bas-bleu”, c’est-à-dire, pour lui, un déshonneur. À nouveau, elle prend de la distance vis-à-vis de sa mère, et se promet de ne pas subir l’aliénation du mariage à son tour. 


Elle renoue avec son cousin Jacques-Charles Champigneulle, et avec lui, elle découvre la littérature contemporaine (Cocteau, Gide, Claudel, Valéry) et elle publie en 1927 son premier article, “La Princesse de Clèves à Belleville” dans le bulletin des Équipes. 


Cette période est aussi celle où elle écrit Les Cahiers de jeunesse, dans lesquels elle réfléchit sur son identité et explore la complexité du dire “Je” ; elle examine son être, sa vie, et elle se construit en tant que Simone de Beauvoir. En Novembre 1926, elle écrit “Je me suis trouvée ; je suis moi, et je sais que je suis moi. Je suis en pleine maturité et en pleine possession de moi.” (CdG 62)


Elle rencontre Barbier à la Sorbonne, qui l’introduit dans les milieux intellectuels de gauche, et notamment auprès de Merleau Ponty, avec qui elle suit les cours de la rue d’Ulm et de la Sorbonne tout en partageant d’éloquents échanges sur la philosophie. Danièle Sallenave écrit que “Le jeune Castor, ce Castor d’avant la lettre, va donc se forger à travers une série d’exigences requises pour que la vie soit pleinement accomplie et non pas seulement vécue.” Ainsi, elle forge son indépendance d’esprit et invente sa propre félicité ; cessant d’être la fille de ses parents, elle devient Simone de Beauvoir et s’émancipe de leur autorité. 


En 1928, elle accélère la préparation de son diplôme d’études supérieures afin de passer l’agrégation de philosophie dès l’année suivante. Elle étudie le Concept chez Leibniz et découvre en même temps les joies des nuits parisiennes, entre théâtre, cinéma et dancings de Montmartre. Elle passe encore l’été à Meyrignac, ce qui lui permet de poursuivre l’écriture de son roman Départ. À la Sorbonne, elle rencontre également René Maheu, toujours accompagné de ses amis et collègues Paul Nizan et Jean-Paul Sartre. Maheu est le premier à l’appeler Beaver, puis Castor, il la séduit. 


Elle et Zaza sont toujours très intimes, mais son amie ne peut jouir de la même liberté qu’elle, sa mère, Mme Lacoin, l’en empêchent. Mais Zaza rencontre Merleau-Ponty à son tour et une attirance réciproque les anime ; Simone la pousse à révéler cet amour naissant à sa mère, mais Merleau-Ponty s’efface. Zaza décède brutalement le 25 novembre 1929, suite à une encéphalite infectieuse. 


L’âge d’or 1929-1939


Simone de Beauvoir rencontre véritablement Sartre le 8 Juillet 1929. Immédiatement, les jeunes gens se mettent à passer toutes leurs journées ensemble, dissertent sur Leibniz et Rousseau parcourant Paris et ne se séparant que lorsque le soleil se couche. Les résultats de l’agrégation le 30 juillet confirme leur gémellité, Sartre est reçu premier, avec 87,5 points et Beauvoir deuxième, avec 85,5 points. Le duo est définitivement scellé : on les surnomme “CastorSartre”. 


De retour à Paris après l’été, Simone de Beauvoir décide de prendre un peu de temps avant d’enseigner, et de vivre grâce à des leçons particulières qu’elle dispense. Au mois d’octobre 1929, sa relation avec Sartre est entérinée, et ils bâtissent ensemble les fondations de leur contrat, d’abord pour un pacte de deux ans, comme le propose Sartre, avant de signer un nouveau “bail”. Les termes de cet arrangement stipulent que leur amour est “nécessaire” mais qu’ils pourront profiter d’amours “contingentes”. Ils se vouvoient, elle l’appelle Sartre, et lui l’appelle Castor. 


Dans les dix années qui suivent, elle se consacre à son bonheur, et notamment à l’écriture, car si la littérature est un “cri” (expression employée par Beauvoir), elle nécessite du travail et de l’apprentissage. Sartre et elle sont apolitiques et anarchistes, et, assez loin des considérations politiques, ils s’adonnent à l’écriture, ensemble. Ils s’entourent d’une troupe d’amis penseurs parmi lesquels Raymond Aron ou le couple Nizan. 


Elle commence à enseigner à Marseille à la rentrée de l’année scolaire 1931-1932, alors que Sartre est transféré au Havre. Même si elle craint la distance, elle refuse la proposition de mariage de Sartre et se prend de passion pour la ville. Elle découvre le plaisir de la marche, en solitaire, seulement avec une carte, et explore l’arrière-pays pendant de longues heures. Elle jouit en fait de la solitude et reconquiert son autonomie et sa liberté ; l’écriture lui sert aussi de tremplin vers l’indépendance. Elle s’essaie à un nouveau roman, Année, dans lequel elle raconte le décès de Zaza. Pendant ce temps, Sartre esquisse les prémices de La Nausée


À partir de 1932, elle est transférée à Rouen, ce qui la rapproche de Sartre. Elle y fait de nouvelles rencontres, et notamment Colette Audry et le jeune Jacques-Laurent Bost. Elle rencontre également Olga Kosakiewicz, jeune et jolie étudiante d’origine ukraino-polonaise, qui se fascine pour Kastor - c’est ainsi que la rebaptise Olga - et cette affection trouve une forme de réciprocité. Avec Kobra - surnom attribué à Sartre - ils décident de lui enseigner la philosophie ; et à trois, ils forment un ménage, a priori plutôt platonique.


Plusieurs événements troublent la quiétude de cette vie normande. En 1934, elle commente la politique nataliste de Pétain, ministre de la guerre, elle avance que le rôle de la femme ne devrait pas être cantonné au cadre du foyer. Elle est dénoncée dans un rapport au préfet et inquiétée par quelques procédures. En 1935, Sartre, pour expérimenter l’hallucination à la manière des surréalistes, se fait injecter de la mescaline ; il connaît des délires violents et des épisodes de dépression pendant une période de six mois. D’autre part, les années 30 sont celles de l’ascension d’Hitler et avec lui la propagation du nazisme. Pourtant, Beauvoir et Sartre restent formellement pacifistes, mais approuvent la victoire du Front Populaire en 1936. 


Cette même année, elle s’installe dans un hôtel à Montparnasse, où Sartre la rejoint. Ils choisissent de disposer chacun d’une “chambre à soi”. Elle dévore toute la culture de son temps, elle lit, sort au théâtre, visite des expositions, et voyage avec Sartre. En 1931, elle visite l’Espagne et c’est la première fois qu’elle quitte la France. En 1933, l’Italie, où elle et Sartre retourneront souvent. Ce sera ensuite l’Allemagne et la Grèce. Simone adore “flâner en dehors et en soi-même sans conscience”. “Il m’était enjoint de prêter ma conscience à la multiple splendeur de la vie et je devais écrire afin de l’arracher au temps et au néant” (La force de l’âge).


Elle marche à partir de 1938 avec le petit Bost, et partage également ses nuits avec lui, malgré l’engagement du jeune homme envers Olga. Pendant ces années, elle écrit Primauté du spirituel, refusé par Gallimard et Grasset. Elle se décide alors à commencer L’Invitée. (p.89) 


    


La Seconde Guerre Mondiale, Castor de guerre ?


Castor de guerre” est une expression employée pour la première fois par Simone de Beauvoir et écrite au dos d’une photo envoyée à Jacques-Laurent Bost en 1939 (CdG p.11)


Les Français sont appelés à la mobilisation le 2 septembre et la déclaration de guerre est faite le 3. Sartre et Bost partent. Beauvoir se réfugie dans la rédaction de journaux et de correspondances avec les deux hommes. 


En 1940, Hitler envahit la France, Nizan est tué, Bost est blessé et Sartre est enfermé. En 1941, Beauvoir et Sartre fondent le groupe de résistance “Socialisme et liberté” avec, entre autres, Bost et Merleau-Ponty. Il s’agit d’une organisation clandestine, les membres organisent des rassemblements dans des chambres d’hôtel ou à La Closerie des Lilas. En juin 1941, le groupe rassemble une cinquantaine de personnes. 


En août, le couple CastorSartre se rend en zone libre à bicyclette pour essayer d’entrer en contact avec d’autres intellectuels. Ils visitent Gide à Grasse et Malraux au Cap d’Ail. Mais le premier est un indécis, et le second n’est pas encore prêt. « Socialisme et liberté » est bientôt annihilé. 


Le 8 juillet 1941 le père de Simone meurt et elle doit alors s’occuper de sa mère. Elle et Sartre s’entourent d’une famille nouvellement créée, composée d’Olga, de Bost, de Wanda (la sœur d’Olga) et d’une nouvelle venue : Nathalie Sorokine, jeune femme née en 1921, grâce à laquelle le couple rencontre Giacometti. 


En 1943, elle s’installe en haut de l’hôtel de la Louisiane, rue de Seine. Elle devient une habituée du Café de Flore, parce qu’il est bien chauffé, et que la guerre plonge tous les Français dans fragilité financière. L’Invitée est publié chez Gallimard. 


De nouvelles relations essentielles se créent pendant la guerre, notamment avec le couple Leiris, le couple Queneau, et avec A. Camus. Plus tard, chez Leiris, elle rencontre Braque, Barrault, Bataille, Lacan. Puis après Huit-Clos, Cocteau et Genet, Aragon et Triolet, Sarraute, Hemingway.


1945, c’est la libération, la capitulation, et enfin, l’armistice. L’après-guerre est pour Simone le moment d’abandonner son apolitisme au profit de l’engagement, elle devient ce “Castor de guerre” (Sallenave) dans un engagement tout entier en faveur de la vérité. 


C’est également le temps d’une “offensive existentialiste” : Sartre et elle commencent une revue. Beauvoir publie deux romans (Le Sang des autres), des essais, des articles et une pièce de théâtre (Les bouches inutiles). En 1946, elle publie Tous les hommes sont mortels, présenté comme un conte philosophique : il s’agit d’une méditation sur la finitude humaine et  l’inéluctabilité de la mort. Sa fin est précisément ce qui donne à l’existence humaine son prix infini.


La particularité de l’écriture de Beauvoir réside dans le refus de choisir entre philosophie et littérature, entre la singularité d’une langue et la conceptualisation d’une pensée. Elle écrit également des essais sur la morale, où elle avance qu’il faut non pas être mu par des principes généraux imposés par des mœurs philosophiques ou sociales mais par une fin réfléchie et responsable. 


Avec l’existentialisme, terme qu’ils n’ont d’ailleurs pas choisi, le couple CastorSartre est propulsé dans la célébrité, le concept est vulgarisé et devient un effet de mode. 


La revue politique et philosophique Les Temps modernes est fondée - Beauvoir fait partie du comité de rédaction. À partir de 1947, la revue dénonce la guerre d’Indochine, le colonialisme, et en 1950, les camps de travail soviétique.


 


Le temps des voyages


Ses voyages n’ont plus rien de touristique : Simone est invitée partout pour parler de l’existentialisme et de la France sous l’occupation, elle critique le régime de Franco et celui de Salazar ; elle se rend en Tunisie en passant par le Sahara, retourne en Italie… 


En 1947, elle se rend aux Etats-Unis. Elle se lie à Richard Wright. À Chicago, elle rencontre Nelson Algren, un romancier proche des communistes. Elle entame une relation passionnée et enflammée avec lui, mais elle doit rentrer en France. Il lui demande de l’épouser, elle refuse, restant infiniment liée à Sartre et attachée à sa liberté. Après quatre nouvelles rencontres, Algren met fin à la relation, ne supportant plus les séparations. 


 
Le Deuxième Sexe 


Le Deuxième Sexe est publié en 1949. Il est dédié à Jacques-Laurent Bost. Dans cet essai philosophique, elle explore les instruments du conditionnement féminin, aux origines de l’inégalité entre hommes et femmes et ainsi, elle détricote les fils de l’oppression subie par les femmes.


La démystification du fantasme d’un essentiel féminin engendre une libération des consciences. Elle ne pense pas comme Freud que la sexualité englobe l’existence, mais à l’inverse, que c’est l’existence qui englobe la sexualité. 


D’autre part, le Deuxième Sexe lui permet de décider d’écrire ses mémoires : elle part de l’universel d’une condition pour aller jusqu’à la singularité d’un histoire personnelle, alors qu’elle même ne s'inclut pas dans ce qu’elle examine - même si elle est revenue plus tard sur son statut : “je me suis rendu compte que si j’approfondissais, ce n’était pas vrai, je n’avais pas eu une enfance de garçon, je n’avais pas été située comme un garçon : je n’avais pas lu les mêmes livres, rencontré les mêmes mythes, etc.” (Cahier de l’Herne p.266). L’étude de la “condition féminine” est traitée comme un donné avant de pouvoir faire une mise au point personnelle et comprendre, toujours, ce que “dire Je” signifie. Elle attribue en ce sens un statut philosophique à la question de la différence des sexes. Beauvoir se considère comme une correspondante de guerre et s’attelle à décrire la “bataille”. Dans un entretien avec Francis Jeanson, en 1965, Simone de Beauvoir affirme la chose suivante : “Je suis radicalement féministe, en ce sens que je réduis radicalement la différence en tant que donnée ayant une importance par elle-même...” (Cahier de l’Herne, p.266)


Le deuxième tome, L’Expérience vécue, fait scandale (Mauriac, le Vatican et même Camus le critiquent… !) 


La réception de l’ouvrage est scindé en trois dates majeures : 1949, 1965 et 1975.


En 1949 d’abord : Beauvoir essuie des réactions de Mauriac très virulentes, on l’accuse de traiter d’un sujet scabreux, honteux… Des courants de pensée catholiques, traditionnels, de droite sont outrés, et les communistes surenchérissent également, certains d’entre eux parlant du déclin de la littérature française. Communistes et catholiques sont d’accord pour dire que la sexualité n’a pas à être au centre du débat.


En 1965, la situation est différente : elle a d’une part le statut de spécialiste de la condition féminine, mais d’autre part, un nouveau courant contestataire émerge  (Ménie Grégoire, Geneviève Gennari), notamment face aux critiques trop fortes que Beauvoir a émises sur la maternité qu’elle considère comme un piège pour les femmes.


Enfin, en 1975, un autre courant d’opposition s’établit pour affirmer la différence des sexes et valoriser une altérité radicale et nécessaire (dont Hélène Cixous). En 1965, Beauvoir s’était exprimée à ce sujet : “Quant à moi, j’admets absolument que les femmes sont profondément différentes des hommes. Ce que je n’admets pas, c’est que la femme soit différente de l’homme.” (Cahier de l’Herne p.268)


Aujourd’hui, Le Deuxième Sexe a une résonnance encore martelante et la figure de Simone de Beauvoir fait l’unanimité, même si bon nombre de publications féministes conteste ses écrits. 




Après la libération - l’engagement 


Après guerre, sa quête du bonheur est bousculée, même si elle reste le départ de nombre de ses aspirations. Elle travaille énormément, s’accorde peu de vacances qui sont plutôt des retraites avec Sartre.


En 1950, ils entament la traversée du Sahara en camion. 


En 1952, Beauvoir rencontre Claude Lanzmann, journaliste, écrivain et cinéaste - il deviendra le réalisateur de Shoah en 1985 -, il a dix-sept ans de moins qu’elle, ils vivent une histoire d’amour qui durera sept ans.


En 1954 elle publie Les Mandarins et obtient le prix Goncourt. Le roman plonge au cœur d’un groupe d’intellectuels parisiens, en 1944, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Elle propose ainsi une réflexion sur la place et le rôle de l’intellectuel français dans un contexte de conflit et de cristallisation des idéologies philosophiques sur l’humain, les mœurs, la société. 


Beauvoir et Sartre sont devenus des ambassadeurs de la pensée, de la gauche libre sans parti. Ils sont invités en Chine en septembre et octobre 1955. 


En 1960, ils sont reçus à Cuba comme des amis par Fidel Castro, et prennent part à des discussions avec Che Guevara.


Cette même année, la guerre d’Algérie est déclenchée. Cet événement est vécu de manière particulièrement violente par le Castor, qui milite activement aux cotés des antifascistes et dénonce la propagation du racisme en France. Les Temps Modernes s’engage en faveur des Algériens. Elle co-signe le “Manifeste des 121” ou la “Déclaration sur le droit à l’insoumission à la guerre d’Algérie”. Une répression terrible s’en suit et le 7 janvier 1962, son appartement est détruit lors d’un attentat. 


1960 : elle voyage au Brésil, pendant qu’en France, Sartre est menacé de mort pour ses prises de position idéologiques.


Elle participe, toujours avec Sartre à des voyages prolongés en URSS entre 1962 et 1966, années où elle voyage également au Japon. Là-bas, le couple CastorSartre est accueilli par des photographes et des jeunes gens, particulièrement des jeunes femmes, qui les acclament : Le Deuxième sexe a eu un succès phénoménal au Japon. 


 


Les mémoires


Simone de Beauvoir consacre désormais une grande partie de son travail d’écriture à l’autobiographie. En 1958, elle publie les Mémoires d’une jeune fille rangée, qui est un grand succès littéraire et critique. L’œuvre présente les 21 premières années de sa vie, dans une linéarité fictive ; elle met en scène le parcours d’une quête pour l’émancipation, pour la liberté, pour s’extirper des valeurs catholiques et bourgeoises. Simone est animée par un désir d’authenticité absolu et de spontanéité. Et enfin, elle présente un portrait de Zaza. 


En 1960, c’est La force de l’âge, qui couvre les années 1929-1939 (CdG p. 170). Elle expose des portraits de villes, de paysages, et des personnes qu’elle a aimées. L’autobiographie est composée de deux parties, la première qui s’étend jusqu’à 1939 et la seconde qui couvre la Seconde Guerre Mondiale. L’œuvre est plutôt édifiée sur le modèle des mémoires ; elle raconte l’histoire d’un temps. 


1963, parution de La force des choses : il s’agit du récit des 20 ans qui suivent la Libération. Le bonheur de la jeunesse est à jamais perdu, c’est le temps du “Castor de guerre”, de la lutte politique et du militantisme. 


Une mort très douce paraît en 1964. Cet ouvrage raconte le dernier mois partagé avec sa mère Françoise avant que celle-ci ne décède, atteinte d’un cancer foudroyant. 


Enfin, en 1972, elle publie Tout compte fait. Ce dernier essai autobiographique se déploie comme un bilan des années 1962-1972. Il interroge peut-être plus ontologiquement le rapport de l’écrivaine à son identité, en même temps qu’il propose un nouveau bilan politique. 


Dans sa quête littéraire du moi, elle retourne aussi ponctuellement au roman, comme en 1966 avec Les belles images.


En 1970, elle écrit La vieillesse, une œuvre appuyée sur le même mode de réflexion que pour Le Deuxième sexe : elle met en relation l’histoire personnelle et l’histoire générale, partagée. Elle explore et étudie le sens donné au fait de vieillir, et surtout, elle distingue la réalité biologique inéluctable et la réalité vécue de la vieillesse, qui est absolument conditionnée par l’environnement social et économique. En ce sens, cet essai est autant philosophique que sociologique. 


Dans un débat organisé le 9 décembre 1964, Beauvoir s’exprime sur la question “Que peut la littérature ?” : 


“Et je pense que la chance de la littérature c’est qu’elle va pouvoir dépasser les autres modes de communication et nous permettre de communiquer dans ce qui nous sépare. Elle est - si c’est de la littérature authentique - une manière de dépasser la séparation en l’affirmant. (...) Il faut que l’auteur m’impose sa présence; et quand il m’impose sa présence, du même coup il m’impose son monde.” (Cahier de l’Herne p.336)


Plus tard : 


“Et c’est ça le miracle de la littérature et qui la distingue de l’information : c’est qu’une vérité autre devient mienne sans cesser d’être une autre. J’abdique mon “je” en faveur de celui qui parle ; et pourtant je reste moi-même.” (Cahier de l’Herne p.337)


Même si elle voyage beaucoup, elle reste attachée à Paris et aux quartiers qui lui sont chers : Montparnasse, Saint-Germain-des-Prés, le Quartier Latin et ses adresses favorites, que sont le Procope, la Coupole, la Closerie des Lilas… Elle retourne vivre rue Schoeler en 1962, Sartre s’installe tout près, boulevard de Raspail : le matin, elle travaille chez elle et l’après-midi, chez lui. Beaucoup de ses amis proches meurent dans les années 50 et 60. Camus, notamment, décède en 1960 : Simone est très affectée par sa disparition brutale, même si les deux philosophes s’étaient quelque peu éloignés à cause de divergences d’idées. 


Elle continue de s’entourer d’étudiants et d’étudiantes et lie des liens très forts avec certains d’entre eux ; c’est le cas avec la jeune normalienne Sylvie Le Bon, avec qui elle voyage pendant vingt ans à travers le monde (Irlande, Angleterre, Mexique, Yougoslavie…). Elle sympathise également avec les mouvements étudiants de l’époque, comme en Mai 68. Elle se rend plusieurs fois à la Sorbonne et s’engage auprès de La Cause du peuple (Journal communiste révolutionnaire prolétarien).


En 1971, elle s’implique dans le militantisme féministe, notamment aux côtés du MLF, le Mouvement de libération des femmes, un mouvement féministe non-mixte apparu en France dans les années 1970, qui lutte contre toutes les formes d’oppressions systémiques faites aux femmes. Avec d’autres femmes, elle signe le 5 avril 1971 le “Manifeste des 343 salopes”, et surtout, elle le rédige. Il s’agit d’un texte catalysant un acte de désobéissance civil, celui de reconnaître avoir avorté illégalement : le manifeste est une revendication politique en faveur de la libéralisation de l’IVG. Voici les premières phrases du manifeste : 


« Un million de femmes se font avorter chaque année en France.


Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.


On fait le silence sur ces millions de femmes.


Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté.


De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. »


Le 20 novembre de la même année, elle participe à la première manifestation publique organisée par le MLF, la marche internationale des femmes pour la contraception, l’avortement et la libre disposition de leur corps. Elle fonde également la Ligue du droit des femmes et la préside. 


“Il ne s’agit pas pour les femmes de s’affirmer comme femmes mais de devenir des êtres humains à part entière.” (Tout compte fait


 


C’est aussi au début des années 1970 que la santé de Sartre se détériore de façon spectaculaire : entre 1971 et 1973, il a trois attaques. En 1975, il a presque complètement perdu la vue, et c’est Beauvoir qui s’occupe à la fois de l’aider dans son travail mais aussi de subvenir à ses besoins matériels. Elle n’écrit presque plus, elle n’en a ni le temps, ni l’envie, et sa santé à elle commence aussi à l’inquiéter. 


Sartre décède le 15 avril 1980. Son enterrement a lieu le 19 avril, Simone de Beauvoir se rend à la cérémonie, mais pas à l’incinération ; elle est fiévreuse et contracte le 23 une double pneumonie. 


Elle se remet à l’écriture, avec le projet de raconter les dix dernières années de CastorSartre : en 1981, elle publie La cérémonie des adieux, suivi des Entretiens avec Jean-Paul Sartre.


«"Alors, c'est la cérémonie des adieux ?" m'a dit Sartre, comme nous nous quittions pour un mois, au début de l'été. J'ai pressenti le sens que devaient prendre un jour ces mots. La cérémonie a duré dix ans : ce sont ces dix années que je raconte dans ce livre.»


“Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder.” 


En septembre 1983, elle publie les Lettres au Castor


Elle s’engage auprès du ministère des Droits de la femme, créé par François Mitterrand après son élection en 1981, et collabore à la commission “Les femmes et la culture” et continue de multiplier ses engagements féministes pendant les dernières années de sa vie.


Le 14 octobre 1981, elle adopte Sylvie Le Bon pour lui céder tous les droits de son œuvre et veut faire don des manuscrits de Sartre à la Bibliothèque Nationale. 


Elle continue de voyager, avec Sylvie, et retourne notamment aux Etats-Unis. Alors qu’elle projetait un séjour à Biarritz, elle est atteinte de violentes douleurs abdominales. Le 26 mars 1986, elle est hospitalisée, mais l’opération qu’elle subit l’affaiblit. Elle décède le 14 avril 1986 à Cochin. L’enterrement est organisé le 19 avril 1986, et la procession est suivie de milliers de personnes, femmes, militants et militantes, anonymes respectueux, qui accompagnent son cercueil jusqu’au cimetière Montparnasse. Elle est inhumée dans la même tombe que Sartre. 


 


Sources : 


Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade 


Castor de Guerre, Danièle Sallenave, Gallimard


Beauvoir, Cahier de l’Herne, direction Jean-Louis Jeannelle


France Culture (La Compagnie des auteurs, “Simone de Beauvoir, absolument”)