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Marcel Proust (1871-1922) s'impose comme l'une des figures majeures de la littérature française et mondiale du vingtième siècle. Son œuvre monumentale, À la recherche du temps perdu, a profondément renouvelé l'art romanesque et continue d'exercer une influence considérable sur la création littéraire contemporaine. Écrivain de la mémoire, du temps et de la conscience, Proust a développé une vision singulière de l'existence humaine et de l'expérience artistique qui transcende les frontières de son époque.
La vie de Proust se confond étroitement avec son œuvre littéraire. Né dans une famille de la haute bourgeoisie parisienne, confronté dès l'enfance à la maladie, évoluant dans les milieux mondains et artistiques de la Belle Époque, il a consacré les dernières années de son existence à l'élaboration de sa cathédrale romanesque. Cette entreprise créatrice, qui mobilisa toutes ses forces jusqu'à son dernier souffle, représente l'aboutissement d'une réflexion sur l'art, la société et la condition humaine qui s'était développée tout au long de sa vie.
L'œuvre proustienne se caractérise par son ampleur exceptionnelle, sa complexité narrative et stylistique, ainsi que par la profondeur de son analyse psychologique et sociale. Elle constitue à la fois un tableau de la société française au tournant du siècle, une méditation philosophique sur le temps et la mémoire, et une théorie de l'art qui place la littérature au sommet des activités humaines. Par sa capacité à transformer l'expérience vécue en matière romanesque et à révéler les lois secrètes qui régissent l'existence, Proust a ouvert des voies nouvelles à la littérature moderne.
Marcel Proust naît le 10 juillet 1871 à Auteuil, dans une famille marquée par l'ascension sociale et la réussite professionnelle. Son père, Adrien Proust, est un médecin hygiéniste de renom, professeur à la Faculté de médecine de Paris et inspecteur général des services sanitaires1. Sa mère, Jeanne Weil, appartient à une famille juive alsacienne cultivée et fortunée. Cette double origine, catholique et israélite, ainsi que l'appartenance à la haute bourgeoisie parisienne, marqueront profondément l'univers romanesque de Proust.
L'enfance du jeune Marcel est bouleversée par l'apparition précoce de troubles respiratoires. Dès l'âge de neuf ans, en 1880, il subit sa première crise d'asthme au cours d'une promenade au bois de Boulogne avec ses parents2. Cette maladie, qui ne le quittera plus, conditionnera son existence entière et influencera profondément son rapport au monde. Les crises d'asthme, l'insomnie chronique, l'hypersensibilité physique deviendront des éléments constitutifs de son expérience et nourriront sa réflexion sur le corps, la souffrance et la perception.
Sa formation intellectuelle se déroule au lycée Condorcet, établissement prestigieux de la bourgeoisie parisienne, où il côtoie de futurs écrivains et intellectuels. Parmi ses condisciples figurent Robert Dreyfus, Jacques Bizet, Daniel Halévy et Fernand Gregh, qui formeront avec lui un cercle littéraire précoce3. Le jeune Marcel se distingue par ses dons littéraires, sa sensibilité artistique et son intelligence remarquable. Il remporte notamment le prix d'honneur de dissertation française en classe de philosophie, sous l'enseignement d'Alphonse Darlu, professeur qui exercera une influence durable sur sa pensée4.
Les années 1890 voient les débuts littéraires de Proust dans un contexte culturel effervescent. Il fréquente assidûment les salons parisiens, notamment celui de Madeleine Lemaire et celui de Geneviève Straus, veuve du compositeur Georges Bizet. Ces expériences mondaines lui permettent d'observer de l'intérieur les mécanismes de la société aristocratique et bourgeoise, matière première de son œuvre future. En 1892, il fonde avec des amis la revue Le Banquet, publication éphémère mais significative de ses ambitions littéraires5.
En 1896 paraît Les Plaisirs et les Jours, son premier ouvrage publié, recueil de nouvelles, poèmes et essais qui révèle déjà certaines des préoccupations et des thèmes de la Recherche. Le livre, préfacé par Anatole France et illustré par Madeleine Lemaire, témoigne de l'influence que le maître du classicisme français exerce alors sur le jeune écrivain. Cette œuvre de jeunesse, bien que marquée par l'esthétisme fin de siècle, contient en germe les développements futurs de l'art proustien6.
Entre 1895 et 1899, Proust entreprend la rédaction d'un vaste roman autobiographique qui restera inachevé et ne sera publié qu'en 1952 sous le titre Jean Santeuil. Cette première tentative romanesque, bien qu'abandonnée, constitue un laboratoire essentiel où s'élaborent des techniques narratives, des personnages et des situations qui réapparaîtront transformés dans l'œuvre de maturité. L'échec relatif de cette entreprise conduira Proust à repenser radicalement son approche de l'écriture romanesque7.
L'affaire Dreyfus, qui divise profondément la société française, voit Proust s'engager résolument dans le camp dreyfusard. Il signe la pétition en faveur de la révision du procès et milite activement pour la justice et la vérité. Cet engagement, qui contraste avec l'image d'un écrivain replié sur son monde intérieur, témoigne de sa sensibilité aux enjeux moraux et politiques de son temps. L'affaire Dreyfus trouvera d'ailleurs une place importante dans À la recherche du temps perdu, où elle révèle les véritables caractères des personnages8.
À partir de 1899, Proust découvre l'œuvre de John Ruskin, critique d'art et penseur britannique, qui exerce sur lui une influence décisive. Il entreprend la traduction de La Bible d'Amiens (publiée en 1904) puis de Sésame et les lys (1906), travaux qui l'obligent à approfondir sa réflexion sur l'art, l'architecture gothique et le rapport entre l'œuvre et la vie de l'artiste. Ces traductions, accompagnées de préfaces substantielles, constituent un moment crucial dans l'élaboration de sa pensée esthétique9.
L'engagement dans la traduction de Ruskin permet à Proust de pénétrer intimement la pensée d'un auteur qui accorde à l'art une dimension spirituelle et morale. Ruskin voit dans les œuvres d'art, et particulièrement dans l'architecture gothique, l'expression d'une vérité divine accessible à travers la contemplation esthétique. Proust héritera de cette conception élevée de l'art, tout en la détachant de son fondement religieux pour en faire une forme de connaissance autonome et supérieure. Cette période de traduction représente également un apprentissage stylistique fondamental10.
Les années 1903-1905 sont marquées par les deuils successifs de ses parents, événements qui transforment profondément l'existence de Proust. La mort de son père en novembre 1903, puis celle de sa mère en septembre 1905, le privent de ses attaches affectives les plus profondes. La disparition de sa mère, avec laquelle il entretenait une relation fusionnelle, le plonge dans un désespoir dont il mettra longtemps à se remettre. Ces pertes douloureuses nourriront les pages sur la mort de la grand-mère dans Le Côté de Guermantes11.
Après quelques années de désarroi, Proust entre progressivement dans une période de retraite et de concentration créatrice. En 1907, il s'installe définitivement au 102 boulevard Haussmann, dans l'appartement que possédait sa famille, et transforme sa chambre en une cellule de travail capitonnée de liège pour atténuer les bruits. C'est là qu'il élaborera l'essentiel de son œuvre monumentale, adoptant un rythme de vie de plus en plus nocturne et solitaire, n'émergeant de sa réclusion que pour quelques sorties nocturnes ou des séjours thérapeutiques12.
Entre 1908 et 1909, Proust entreprend l'écriture de ce qui deviendra À la recherche du temps perdu. Cette période voit la naissance d'un projet d'abord conçu comme un essai contre Sainte-Beuve, qui se transforme progressivement en roman. Le Contre Sainte-Beuve, texte théorique qui ne sera publié qu'après la mort de l'auteur, contient déjà en germe les thèmes et les personnages de la grande œuvre. Cette mutation d'un essai critique en roman illustre la manière dont Proust conçoit la création littéraire comme une forme supérieure de connaissance13.
Le manuscrit du premier volume, intitulé Du côté de chez Swann, est refusé successivement par plusieurs éditeurs, dont la Nouvelle Revue Française, refus que Gide qualifiera plus tard de plus grande erreur de la NRF. Proust décide alors de publier à compte d'auteur chez Grasset en novembre 1913. Le succès critique est immédiat auprès de quelques lecteurs avertis, bien que le grand public reste largement indifférent. La guerre de 1914 interrompt la publication du deuxième volume et bouleverse les plans de l'auteur14.
Durant la guerre, Proust poursuit l'écriture de son roman, développant considérablement son projet initial. Ce qui devait tenir en deux ou trois volumes s'étend progressivement pour atteindre sept tomes. En 1919, À l'ombre des jeunes filles en fleurs obtient le prix Goncourt, consécration qui assure enfin à Proust la reconnaissance littéraire. Dès lors, les volumes se succèdent : Le Côté de Guermantes (1920-1921), Sodome et Gomorrhe (1921-1922), tandis que l'auteur travaille sans relâche aux derniers tomes15.
Les conditions de vie de Proust se dégradent progressivement. Confiné dans sa chambre, ne sortant presque plus, multipliant les fumigations et les médicaments, il poursuit néanmoins un travail acharné de correction et d'addition sur les épreuves de ses volumes. En 1919, il doit quitter l'appartement du boulevard Haussmann vendu par sa famille, déménagement qui constitue un traumatisme supplémentaire. Il s'installe rue Hamelin, puis définitivement rue de Rivoli, où il passera ses derniers mois16.
Marcel Proust meurt le 18 novembre 1922 d'une bronchite mal soignée, laissant inachevées les dernières corrections de La Prisonnière, Albertine disparue et Le Temps retrouvé, qui seront publiés à titre posthume entre 1923 et 1927. Jusqu'à ses derniers jours, il continue de dicter des corrections et des additions, manifestant une volonté créatrice intacte malgré l'épuisement physique. Sa mort survient au moment où il commence à jouir d'une gloire littéraire longtemps espérée mais dont il ne profitera guère17.
Les Plaisirs et les Jours, publié en 1896, constitue le premier livre de Proust, recueil composite regroupant nouvelles, poèmes en prose, portraits et réflexions morales. Cet ouvrage de jeunesse, fortement marqué par l'esthétisme fin de siècle et l'influence d'Anatole France, révèle déjà les préoccupations futures de l'écrivain : l'analyse psychologique, la peinture des mœurs mondaines, la réflexion sur l'art et la mémoire. Malgré des qualités indéniables, le livre passe relativement inaperçu lors de sa parution18.
Entre 1895 et 1899, Proust travaille à un vaste roman autobiographique, Jean Santeuil, qui ne sera pas publié de son vivant. Ce roman inachevé, découvert après sa mort et édité en 1952, constitue une première tentative de donner forme romanesque à son expérience personnelle. L'œuvre contient en germe de nombreux éléments de la Recherche : la scène du baiser du soir, les séjours à la campagne et au bord de la mer, l'affaire Dreyfus, les observations sur la société mondaine. Son abandon révèle l'insatisfaction de Proust face à une forme encore trop directement autobiographique19.
Les traductions de Ruskin, La Bible d'Amiens et Sésame et les lys, accompagnées de préfaces substantielles et de notes érudites, représentent bien davantage que de simples exercices de traduction. Elles constituent de véritables essais critiques où Proust développe sa conception de l'art et de la lecture. La préface de Sésame et les lys, intitulée « Sur la lecture », offre une méditation sur le rôle de la lecture dans la formation intellectuelle et spirituelle, tout en marquant une prise de distance critique avec les thèses ruskiniennes sur la dimension morale de l'art20.
Le Contre Sainte-Beuve, élaboré entre 1908 et 1909, occupe une place charnière dans l'évolution créatrice de Proust. Conçu initialement comme un essai polémique dirigé contre la méthode biographique du critique du dix-neuvième siècle, ce texte évolue progressivement vers une forme romanesque qui préfigure la Recherche. Proust y développe sa conception fondamentale selon laquelle le moi créateur diffère radicalement du moi social, et que l'œuvre d'art doit être comprise à partir d'elle-même plutôt qu'à travers la biographie de l'auteur21.
L'œuvre maîtresse de Proust se compose de sept volumes publiés entre 1913 et 1927. Du côté de chez Swann (1913) introduit les thèmes essentiels et établit la structure de l'ensemble. Le volume se divise en trois parties : « Combray », qui évoque l'enfance du narrateur et développe la géographie affective des deux côtés, celui de Méséglise et celui de Guermantes ; « Un amour de Swann », récit enchâssé qui présente la passion de Charles Swann pour Odette de Crécy ; et « Noms de pays : le nom », qui relate les premières amours parisiennes du narrateur pour Gilberte22.
À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), couronné par le prix Goncourt, poursuit le récit avec les amours adolescentes du narrateur à Balbec. Le volume développe l'initiation du héros à l'art à travers sa découverte du peintre Elstir et du monde aristocratique à travers sa rencontre avec Robert de Saint-Loup. L'apparition du personnage d'Albertine et de la petite bande de jeunes filles sur la plage constitue un moment crucial du roman23.
Le Côté de Guermantes (1920-1921) déploie le grand tableau de l'aristocratie française à travers l'entrée du narrateur dans le salon de la duchesse de Guermantes. Le volume approfondit également le personnage du baron de Charlus et développe le thème de la maladie et de la mort avec l'agonie de la grand-mère. Cette partie illustre de manière éclatante le génie social de Proust, sa capacité à saisir les mécanismes de la hiérarchie mondaine et les subtilités du langage aristocratique24.
Sodome et Gomorrhe (1921-1922) marque un tournant décisif avec la révélation de l'homosexualité du baron de Charlus et l'exploration systématique du thème de l'inversion. Le second séjour du narrateur à Balbec approfondit sa relation avec Albertine, tandis que les soirées chez les Verdurin à la Raspelière développent la satire sociale. Ce volume manifeste l'ambition encyclopédique de Proust, qui entend donner une description complète de la société de son temps25.
La Prisonnière et Albertine disparue (publiés à titre posthume en 1923 et 1925) forment un diptyque consacré à la passion jalouse du narrateur pour Albertine. La première partie décrit la vie commune et la séquestration progressive de la jeune femme, tandis que la seconde relate les tourments qui suivent sa fuite et sa mort accidentelle. Ces volumes approfondissent l'analyse psychologique de l'amour et de la jalousie, thèmes centraux de l'œuvre proustienne26.
Le Temps retrouvé (1927), volume final publié cinq ans après la mort de Proust, conclut magistralement l'édifice romanesque. La matinée chez la princesse de Guermantes permet au narrateur de retrouver sa vocation littéraire et de comprendre le sens de son existence. Ce dénouement transforme rétrospectivement l'ensemble du récit en une vaste initiation artistique et révèle la dimension métaromanesque de l'œuvre27.
Tout au long de sa vie, Proust a pratiqué l'exercice du pastiche avec une virtuosité remarquable. Ses pastiches de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, les Goncourt, Renan et bien d'autres, témoignent d'une compréhension intime des styles littéraires et d'une capacité exceptionnelle à en reproduire les mécanismes. Ces exercices, loin d'être de simples jeux, constituent une forme de critique littéraire par l'imitation et contribuent à l'élaboration du style proustien par différenciation28.
Les articles critiques de Proust, dispersés dans diverses revues et journaux, révèlent l'ampleur de sa culture littéraire et artistique. Ses textes sur Baudelaire, Flaubert, Dostoïevski témoignent d'une réflexion approfondie sur les questions esthétiques et anticipent les développements théoriques du Temps retrouvé. Ces essais manifestent également l'attention constante que Proust porte aux innovations formelles et aux audaces stylistiques de ses prédécesseurs29.
La mémoire involontaire constitue le fondement de l'esthétique proustienne et le principe générateur de l'ensemble de la Recherche. Cette forme de mémoire, distincte de la mémoire volontaire et intellectuelle, surgit de manière imprévisible à l'occasion d'une sensation présente qui réveille une impression ancienne. L'épisode de la madeleine, devenu emblématique, illustre ce phénomène : le goût du gâteau trempé dans le thé fait ressurgir intacte l'expérience du dimanche matin à Combray. Cette résurrection du passé s'accompagne d'un sentiment de plénitude et de vérité que l'intelligence seule ne saurait atteindre30.
La mémoire involontaire ne se contente pas de restituer le passé tel qu'il fut ; elle révèle une essence commune au passé et au présent, libérée des contingences temporelles. Cette expérience, que Proust qualifie d'« extra-temporelle », procure une joie comparable à celle que donne la contemplation artistique. Elle manifeste l'existence d'une réalité profonde, généralement voilée par les habitudes et les préoccupations pratiques, mais accessible par certains états privilégiés de la conscience31.
La vision proustienne du temps se distingue radicalement de la conception linéaire et objective qui domine la pensée occidentale. Pour Proust, le temps vécu possède une dimension qualitative irréductible à la mesure chronologique. Les différents moments de l'existence ne se succèdent pas simplement ; ils coexistent dans la mémoire et peuvent être réactualisés par la résurgence sensorielle. Cette conception permet de penser la possibilité d'une victoire sur le temps, non par l'abolition de la durée, mais par sa transmutation en une substance spirituelle32.
L'identité personnelle, dans cette perspective, ne constitue pas une substance stable mais un agrégat changeant de moi successifs. Le narrateur proustien découvre progressivement qu'il n'est pas le même à différents moments de son existence, que ses amours et ses croyances se transforment radicalement avec le temps. Cette discontinuité du moi, source de souffrance lorsqu'elle affecte nos attachements affectifs, révèle en même temps la liberté fondamentale de l'être humain et la possibilité d'une renaissance perpétuelle33.
L'art occupe dans la pensée de Proust une place centrale et constitue la seule voie d'accès à la vérité profonde de l'existence. L'œuvre d'art authentique ne reproduit pas la réalité extérieure mais révèle la vision personnelle de l'artiste, sa manière singulière de percevoir le monde. Cette conception, héritée en partie de Ruskin mais transformée et approfondie, fait de l'artiste un voyant capable de déchiffrer le livre intérieur que chacun porte en soi sans savoir le lire34.
La vocation littéraire représente l'aboutissement de l'existence humaine et lui confère son sens véritable. Le narrateur de la Recherche découvre progressivement que toutes ses expériences, même les plus douloureuses, constituent la matière première de l'œuvre à venir. Cette révélation transforme rétrospectivement le temps perdu en temps retrouvé et justifie toutes les souffrances endurées. L'écriture littéraire apparaît ainsi comme une forme supérieure de connaissance, capable de ressaisir l'essence des choses et de les soustraire à l'écoulement destructeur du temps35.
Le style de Proust, caractérisé par l'ampleur de ses phrases et la complexité de sa syntaxe, constitue l'instrument de sa vision du monde. La phrase proustienne, avec ses multiples subordonnées et ses digressions apparentes, mime le mouvement de la pensée et de la perception, leur caractère associatif et leur richesse infinie. Cette prose ne se contente pas de décrire la réalité ; elle la recrée et révèle des connexions invisibles entre les phénomènes36.
L'innovation formelle de Proust ne se limite pas au style mais concerne l'ensemble de la structure romanesque. La composition de la Recherche, avec ses échos, ses répétitions et ses symétries, obéit à une logique musicale plutôt que narrative. Les différents volumes s'organisent selon un système de rappels et de variations qui confère à l'œuvre son unité profonde. Cette architecture complexe, inspirée en partie par la musique de Wagner, permet de dépasser la simple succession chronologique pour atteindre une dimension véritablement temporelle37.
L'analyse psychologique proustienne se distingue par sa profondeur et sa subtilité. Proust explore les mécanismes de l'amour, de la jalousie, du snobisme avec une acuité qui anticipe les découvertes de la psychanalyse. Sa compréhension de l'inconscient, des motivations cachées et des contradictions de la conscience n'a rien à envier aux travaux de Freud, dont il ignorait pourtant l'œuvre. Cette exploration de la vie intérieure révèle la complexité des êtres humains et la difficulté de se connaître soi-même38.
L'observation sociale, chez Proust, égale en précision et en ampleur celle des grands romanciers du dix-neuvième siècle. Héritier de Balzac dans sa volonté de peindre la société de son temps, il développe une vision à la fois satirique et compréhensive des différents milieux qu'il fréquente. La description de l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, de la bourgeoisie montante, des milieux artistiques et littéraires, compose une fresque sociale d'une richesse incomparable. Cette dimension sociologique n'exclut pas la sympathie pour les personnages, même les plus ridicules, car Proust comprend que les travers humains reflètent une souffrance universelle39.
La réception de l'œuvre proustienne connaît plusieurs phases distinctes. D'abord confidentielle lors de la parution de Du côté de chez Swann en 1913, elle s'élargit considérablement après l'obtention du prix Goncourt en 1919. Les dernières années de la vie de Proust voient sa consécration progressive auprès des milieux littéraires, même si le grand public reste encore largement indifférent. La mort prématurée de l'écrivain en 1922 et la publication posthume des derniers volumes contribuent à la mythification de sa figure40.
Dès les années 1920 et 1930, l'influence proustienne se fait sentir dans la littérature française et internationale. Des écrivains aussi différents que François Mauriac, Julien Green, Samuel Beckett reconnaissent leur dette envers l'auteur de la Recherche. À l'étranger, Virginia Woolf, William Faulkner et bien d'autres s'inspirent de ses innovations narratives. La critique universitaire s'empare progressivement de l'œuvre et contribue à établir sa stature de classique moderne41.
L'impact de Proust sur l'évolution du roman au vingtième siècle s'avère considérable et multiforme. Sa remise en cause de la chronologie narrative traditionnelle ouvre la voie aux expérimentations temporelles du roman moderne. L'attention portée aux états de conscience, au flux intérieur de la pensée, anticipe et accompagne les recherches du courant de la conscience. La dimension réflexive et métaromanesque de la Recherche préfigure les développements ultérieurs du roman sur le roman42.
Plus profondément encore, Proust transforme la conception même de ce que peut être un roman. L'œuvre littéraire n'apparaît plus comme le simple récit d'une histoire mais comme une exploration de la condition humaine, une quête de vérité et de sens. Cette élévation du roman au rang des grandes formes de connaissance philosophique modifie durablement le statut de la littérature narrative. Les romanciers du nouveau roman, malgré leurs prises de distance critiques, restent tributaires de cette révolution proustienne43.
La recherche universitaire consacrée à Proust constitue l'un des domaines les plus actifs de la critique littéraire française. Depuis les travaux pionniers de Georges Poulet, Jean-Yves Tadié, Gérard Genette et bien d'autres, les études proustiennes n'ont cessé de se développer et de se renouveler. L'exploration des manuscrits et des brouillons, rendue possible par leur conservation à la Bibliothèque nationale de France, permet de mieux comprendre la genèse et l'évolution de l'œuvre44.
Les éditions critiques de la Recherche, notamment celle de la Bibliothèque de la Pléiade dirigée par Jean-Yves Tadié, établissent le texte de manière rigoureuse et fournissent un appareil de notes indispensable à la compréhension de l'œuvre. Ces travaux philologiques révèlent la complexité de l'élaboration textuelle et permettent de mesurer l'ampleur des additions et corrections effectuées par Proust jusqu'à sa mort. La génétique textuelle trouve dans les manuscrits proustiens un terrain d'investigation privilégié45.
L'œuvre de Proust dépasse largement le cadre de la littérature pour irriguer l'ensemble de la culture contemporaine. Les adaptations cinématographiques et théâtrales, bien que confrontées aux difficultés inhérentes à la nature de l'œuvre, témoignent de sa vitalité et de sa capacité à toucher de nouveaux publics. Les références proustiennes dans les arts visuels, la musique, la philosophie manifestent la fécondité de sa pensée au-delà du domaine strictement littéraire46.
La figure même de Proust, avec ses particularités biographiques et son mythe personnel, occupe une place singulière dans l'imaginaire collectif. L'image de l'écrivain reclus, travaillant la nuit dans sa chambre capitonnée, poursuivant jusqu'à l'épuisement la réalisation de son œuvre, exerce une fascination durable. Cette mythologie, loin de nuire à la compréhension de l'œuvre, contribue à maintenir vivante la mémoire d'un créateur qui a fait de sa vie même une matière littéraire47.
Plus d'un siècle après sa publication, À la recherche du temps perdu conserve une actualité remarquable. Les questions qu'elle soulève sur le temps, la mémoire, l'identité personnelle, la création artistique demeurent au cœur des préoccupations contemporaines. La capacité de Proust à analyser les mécanismes psychologiques et sociaux, à révéler les contradictions de la conscience, à penser la possibilité d'une transcendance par l'art, confère à son œuvre une dimension véritablement universelle48.
La lecture de Proust offre une expérience littéraire unique, exigeante mais profondément enrichissante. Elle demande du temps, de l'attention, de la disponibilité, qualités devenues rares dans notre époque marquée par l'accélération et la superficialité. En ce sens, l'œuvre proustienne représente une forme de résistance aux tendances dominantes de la modernité et propose un modèle alternatif de rapport au temps et à l'expérience. Sa capacité à nous faire voir le monde autrement, à révéler la richesse insoupçonnée du réel, justifie pleinement sa place parmi les sommets de la littérature mondiale49.
Crédit photo : Otto Wegener (domaine public)