Le Paradis perdu – Livre I, l’unique manuscrit d’un poème légendaire
Il existe des textes qui sont l’œuvre d’une vie : c’est le cas du Paradis perdu, de John Milton, bible du romantisme et de générations d’auteurs et de lecteurs à travers les siècles, dont les dix parties furent rédigées entre 1658 et 1663.
Il faut imaginer John Milton, entre cinquante et soixante ans, aveugle, retiré de la vie publique, reclus, dédiant son temps à la lecture, à l’étude et à l’écriture ; récitant à voix haute, probablement dans un cabinet sombre, ces quelques stances :
La première désobéissance de l’homme et le fruit de cet arbre défendu,
Dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs,
Avec la perte d’Eden, jusqu’à ce qu’un homme plus grand nous rétablît et
Reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste ! Sur le sommet secret
D’Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le premier apprit à la race choisie
Comment, dans le commencement, le ciel et la terre sortirent du chaos.
Ou si la colline de Sion, le ruisseau de Siloë qui coulait rapidement près l’oracle
De Dieu, le plaisent davantage, là j’invoque ton aide pour mon chant aventureux :
Ce n’est pas d’un vol tempéré qu’il veut prendre l’essor au-dessus des
Monts d’Aonie, tandis qu’il poursuit des choses qui n’ont encore été tentées
Ni en prose ni en vers.
(Traduction de François-René de Châteaubriand)
…
Ce manuscrit, le seul subsistant du labeur à l’origine du Paradis perdu, il y a presque cinq siècles, est un rescapé du temps. Il correspond au Livre I, dont le récit commence après la désobéissance de l’homme et son exclusion du Paradis. La raison ? Le Serpent bien sûr, ou plus exactement Satan, qui incite à la rébellion contre Dieu, entouré de ses légions d’anges bientôt déchus, condamnés à l’Enfer. Un lieu peuplé d’ombres, appelé le Chaos ; où Satan se réveille, confus, embrumé, exilé parmi les âmes perdues.
Avec les illustrations de William Blake
L’ange rebelle invoque alors son compagnon le plus proche en crime, Belzébuth, excite ses légions avec la promesse d’un autre Ciel et organise son armée en ordre de bataille. Des abîmes s’élève alors le Pandæmonium, capitale de l’Enfer, où Satan convoque le conseil des démons avant s’envoler dans le Livre II en direction du monde divin, avec pour dessein de le corrompre.
Un manuscrit achevé en 1665, reproduit pour la première fois
Né en 1608, John Milton a étudié dans des universités prestigieuses – Saint-Paul à Londres, Christ’s College à Cambridge. Brillant et à la fois tumultueux, il écrit depuis le plus jeune âge, environ dix ans. Ses travaux d’écriture les plus anciens sont constitués de poèmes en latin et de lettres en prose anglaise. Son premier poème sera publié en 1632.
Le Paradis perdu germe dans l’esprit de Milton dès 1640 – en témoigne l’existence de quelques esquisses d’une tragédie destinée à être intitulée Adam Unparadised. À cette époque, l’homme a trente-deux ans : ses pamphlets en faveur des libertés civiles et religieuses, le mettent sur le devant de la scène politique ; de même qu’il va briller par sa carrière, pendant le Commonwealth, aux côtés des parlementaires et au sein du gouvernement Cromwell. Dans sa vie personnelle, il écrit, subit les aléas d’un mariage malheureux, et les premiers signes d’une fragilité oculaire apparaissent.

La Restauration marque la fin d’une double décennie d’existence publique. Ses ouvrages sont condamnés, et il effectue même un court séjour en prison en 1660. Il se consacre désormais à l’étude ainsi qu’à l’écriture. Entouré de sa troisième épouse – les précédentes sont mortes en couches – et de ses filles, Milton voit sa santé décliner. Aveugle depuis 1652, le poète poursuit pourtant son grand œuvre. Il compose à haute voix, s’obligeant à mémoriser ses textes pour les dicter ensuite, et les réaménager au besoin. Les proches de l’écrivain, comme ses cadettes Mary et Deborah ou ses amis, font office de copistes.
Un travail "collectif"
La retranscription du Paradis perdu est donc le fruit d’un travail collectif. Milton avait pour habitude de composer la nuit ou tôt le matin, allongé dans son lit ; et de corriger les feuillets à mesure qu’on les lui restituait, toujours à l’oral. Selon des témoignages contemporains, pendant ces dictées, le poète était assis, le dos penché en travers d’un fauteuil, une jambe appuyée sur l’un des accoudoirs.
Avec les illustrations de William Blake
Le manuscrit est composé de trente-trois pages numérotées, mises au net par un copiste professionnel qui se servit probablement de plusieurs ébauches dictées par Milton à ses différents scribes. Le document porte les traces de corrections de cinq personnes différentes, effectuées sous la supervision de Milton. Il fut utilisé pour la première édition du livre en octobre ou novembre 1667, et porte l’imprimatur (Bon à tirer, en latin) de la Stationers' Company*, jadis nécessaire pour imprimer et distribuer un livre, sur sa première page : Let it be printed. Thomas Tomkyns, one of the religious servants of the most reverent father and lord in Christ, Lord Gilbert, by divine providence archbishop of Canterbury. Richard Royston. Entered by George Tokefield, clerk.

Quoi qu’achevé en 1665, Le Paradis perdu ne parut que deux ans plus tard à cause d’une pénurie de papier – due à la deuxième guerre anglo-néerlandaise –, de l’épidémie de peste et du grand incendie qui ravagèrent Londres entre 1665 et 1666. Samuel Simmons, qui avait acquis le manuscrit du Paradis perdu pour £5, fit imprimer environ 1,300 exemplaires de cette première édition vendus 3 shilling pièce. Le contrat signé avec Milton, le premier du genre unissant un éditeur à son auteur, stipulait que Simmons devait verser £5 supplémentaires à l’issue de la commercialisation de l’ouvrage.
Un trésor de la Morgan library (New York)
Le manuscrit fut vendu par Simmons au libraire Brabazon Aylmer pour £25 ; puis passa entre les mains de divers propriétaires jusqu’à son acquisition par Pierpont Morgan auprès de Sotheby’s Londres en 1904.
Le Paradis perdu a inspiré des générations d’écrivains, parmi lesquels John Keats, George Eliot ou Thomas Hardy ; ainsi que de grands compositeurs comme Haendel et Haydn. L’anglais contemporain a conservé de Milton certains néologismes forgés dans le paradis perdu comme ‘dreary’, ‘pandæmonium’, ‘acclaim’, ‘rebuff’, ‘self-esteem’, ‘unaided’, ‘impassive’, ‘enslaved’, ‘jubilant’, ‘serried’, ‘solaced’, ‘satanic’… François-René de Chateaubriand en proposa une traduction littérale, hommage au génie de Milton, qui fit date, au XIXe siècle.
Avec nos remerciements à Philip Palmer et Ken Page.
Notes :
* The Worshipful Company of Stationers and Newspaper Makers est la corporation des papetiers, imprimeurs et éditeurs de la Cité de Londres. Fondée en 1403, elle est toujours en activité même si son rôle est aujourd’hui consultatif.
Sources :
- Gordon Campbell, Milton, John (1608–1674), Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press (2004).
- François-René de Chateaubriand, Le Paradis perdu suivi de Essai sur la littérature anglaise, Garnier (Paris, 1876).
- Armand Himy, Milton, Fayard, Paris (2003).
- John Keats, The Complete Poems, Penguin Classics, London (1988).
- Barbara Lewalski, The Life of John Milton, London (Wiley–Blackwell).
- John Milton, Paradise Lost, printed at the Lyceum Press Liverpool and published by the Liverpool Booksellers' Co. Limited 4to (London, 1906).
- Sites Internet : The Morgan Library, Keats House Museum, The Open University UK (record ID 17367), Museum Crush (Keats' copy of Paradise Lost)

Édité en grand format
Cette édition bleu azur
a été tirée à 1000 exemplaires.
Chaque coffret est fabriqué à la main.
Tirage bleu azur
1000 exemplaires numérotés
64 pages - 25 x 35 cm
Papier Fedrigoni Deluxe
illustrations de William Blake
ISBN : 9791095457022